Budget, le nerf de la guerre…

Sujet qui fâche ou non, la question du budget du voyage est rarement abordée. Elle demeure pourtant centrale, tant l’expérience se construira – aussi et surtout – en fonction des ressources financières disponibles. Petit bilan de nos dépenses, dénué de tout regret.

Autant le dire tout net, avant le départ, nous nous étions fixés une limite à ne pas franchir : 10 000 euros par personne pour l’ensemble du voyage, selon la règle généralement admise d’une moyenne de frais mensuels tournant autour des 1000 euros par individu. Au terme d’une année et demie passée à économiser, nous étions parvenus aux alentours de ce montant, en l’abondant également au moyen de nos primes de fin de contrat, du produit de la vente d’un certain nombre de nos biens et de petits revenus annexes. Il va sans dire que nous mesurons notre chance de compter au nombre des foyers capables de réaliser de telles économies sans avoir recours au crédit. Cela représente, au final, une somme considérable, que nous n’avons pas intégralement déboursée. Précisons qu’en tenant compte des divers prélèvements à échéance et en conservant une marge de manœuvre, nous tablions sur un montant de 25 euros par jour : un budget quotidien plutôt modeste.

Au cours de notre périple, nous avons dépensé durant un peu plus de huit mois, 17 500 euros. Examinons ce chiffre à la loupe. D’abord, notre beau pactole, qui correspond aujourd’hui au prix d’une voiture neuve de gamme moyenne, inclut l’ensemble des prélèvements obligatoires. Impôts, taxes, virements sur compte-épargne et autre mutuelle représentent environ 4 500 euros. Si nous serons sans doute très peu imposés cette année, très faibles entrées d’argent obligent, nous avons en effet du régler notre impôt sur le revenu 2010 en 2011, par mensualisation. Sur les 13 000 euros restant, à peu près 1 500 ont été affectés aux billets d’avion aller-et-retour. Reste donc la somme de 11 500 euros pour le couple, soit 5 750 euros par personne. En divisant par le nombre de jours de voyage (248), nous parvenons au montant journalier raisonnable de 23 euros et 18 centimes. Je ne reviendrai pas sur notre coûteuse mésaventure à la frontière chinoise, qui a encore ôté 1 000 euros au total. En soustrayant cette somme, il nous a fallu nous accommoder de 21 euros par jour. A quelques exceptions près, nous ne nous sommes privés de rien. Je sais aussi que cette gestion attentive du budget, essentiellement effectuée par Isabelle qui reviendra peut-être sur le détail, nous aura livré de précieux enseignements.

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Sans domicile fixe

Un bon mois est déjà passé depuis le retour de notre périple. Ce qui semble ne pas passer, en revanche, c’est la crise et son cortège de nouvelles anxiogènes, cette angoisse qui sourd de chaque bulletin d’informations, et qui prend un relief inquiétant lorsque, comme nous, l’on n’a pas encore retrouvé un emploi ni un domicile fixe. Le voyage a beau être fini, l’expérience du nomadisme n’en est pas moins toujours à l’ordre du jour.

Récession, chômage, et ce mot repoussant de « dégradation », puisque la France n’a plus l’heur de plaire aux agences de notation adeptes des « prophéties auto-réalisatrices » : rien ne va plus au pays, en cette veillée d’armes électorale. De quoi semer le doute jusque dans les esprits les plus optimistes, au nombre desquels nous comptions bien figurer. Par où faut-il commencé cette nouvelle vie ? A notre déception, les opportunités professionnelles se concentrent sur la région parisienne, limitant notre marge de manœuvre. C’est que nous devons bien trouver un travail, au moins à titre provisoire, ne serait-ce qu’à dessein d’être en mesure de présenter un dossier de recherche d’appartement. Si j’envisage de me lancer à mon compte, encore faut-il disposer d’un lieu où exercer. Bref, comme à l’accoutumée, la poule et l’œuf se disputent l’origine du monde ! Quant à nos projets de déménagement en province, sur la côte Atlantique par exemple, ils devront attendre. Débordé, le Pôle-Emploi a sans doute déjà oublié mon existence. Heureusement qu’Isabelle n’a, pour ainsi dire, que l’embarras du choix. Elle devrait reprendre du service dès le mois prochain. Quant à moi, je navigue entre la capitale et l’Auvergne, où ma famille s’est établie. Écrire, forger dans mon tout nouvel atelier, ne pas se laisser aller, conserver autant d’activité que possible : tel est le programme de mes journées plutôt chargées ces temps-ci, auquel s’ajoutent quelques visites à droite, à gauche.

Et puis, chaque soir, au moment de regagner la chambre douillette aménagée par mes parents au deuxième étage de leur jolie maison de pierre, mon sac à dos toujours prêt au départ vient me rappeler que l’aventure est loin d’être terminée. Si une fine pellicule de poussière recouvre déjà les boîtes en plastique, les médicaments qu’elles contiennent y sont toujours soigneusement rangés, exactement comme à la veille de notre départ. Dix mois que nous avons résilié notre bail, et sans contrat ni fiches de paye, nous ne nous faisons guère d’illusions sur notre capacité à trouver rapidement un nouveau logement. Alors, toujours nomades ? Certes oui.

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16 décembre / Jour 248 / Shanghai – Paris (France)

L’extrémité des ailes a soudain disparu dans l’épais brouillard. Nos mains se crispent sur l’accoudoir. Le fuselage tangue et grince sous les rafales. Ironie du sort : nous avons survolé toute l’Eurasie sans la moindre anicroche, pour fendre une tempête au-dessus de la France ! Une fois passé sous le plafond nuageux, le pilote rétablit pourtant l’équilibre de l’appareil, et parvient à se poser sans trop de heurts. Des trombes d’eau se déversent sur les pistes luisantes. Il est cinq heures, Paris se noie. 

Il n’était pas dit que nous n’aurions pas à affronter une ultime péripétie durant notre périple. Cependant, n’en déplaise à Joachim qui souffle sur notre beau pays en ce vendredi pluvieux, nous parvenons à bon port, au prix de quelques belles secousses consécutives aux turbulences. Un gazage à l’insecticide avant l’atterrissage, et nous voici parés à nous poser sur le sol français. Au revoir les jolies hôtesses chinoises, et bonjour Caroline, qui nous attend derrière les vitres du terminal ! Levée à quatre heures du matin pour aller chercher sa fille et son gendre, ma pauvre belle-mère n’a pas fermé l’œil de la nuit, angoissée par la tempête.

Grève des bagagistes, mauvais temps, bouchons à l’entrée du boulevard périphérique : il n’y a pas eu d’erreur d’aiguillage, nous sommes bien de retour chez nous, bienvenue au pays, les enfants ! L’avantage, c’est qu’un ciel tourmenté digne du Kazakhstan sert de toile de fond aux toits de la capitale. Les affaires reprennent aussitôt, puisque je m’empresse de prendre rendez-vous avec un conseiller du Pôle-emploi, après un rapide coup de fil à mes parents. Paris, ses clochards et ses ivrognes, ses bobos rentrant de la crèche avec leurs enfants emmitouflés aux airs de gravure de mode pendus au bras, ses immeubles haussmanniens et ses grandes avenues que le monde entier regarde avec envie, je serais malhonnête de ne pas reconnaître que cette effervescence nous a manqué. J’éprouve une drôle de sensation en parcourant ainsi ces rues familières, souvenirs à la fois proches et lointains d’une existence sédentaire que nous devrons bientôt réinventer. Quel sera cet ailleurs ? A cette heure, nous n’en savons rien. Il n’est pas encore temps de nous enraciner quelque part, notre vie comprimée dans un sac à dos, devenue au fil des mois comme une nouvelle et singulière routine, ne s’effacera pas tout de suite. Car la fin du voyage marque aussi le début d’une autre aventure, non moins exaltante. Si nous sommes revenus, nous sommes toujours sans foyer, sans travail. Libres, certes, mais de quoi, au juste ? Les choix que nous avons faits en début d’année n’ont pas fini de porter à conséquence. Tenaient-ils du courage ou de la témérité, de la sagesse ou de la vanité ? L’avenir nous le dira. Et en attendant que des réponses se fassent jour, sachons voir la poésie de chaque instant. Liberté, j’écris ton nom.

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15 décembre / Jour 247 / Ôsaka – Shanghai (Chine)

« This is the end, beautiful friend », chantait Jim Morrison et ses Doors. Cette conclusion était sans doute attendue par les mélomanes qui nous ont accompagnés derrière leur écran, sur les routes de la soie et les chemins de traverse d’Asie du Nord. Sous le plafond hérissé de mâts blancs de l’aéroport de Shanghai, face aux grands oiseaux d’acier attendant de prendre leur envol, la musique d’ambiance mélancolique n’arrange rien au spleen qui nous envahit. Ne nous laissons pas abattre pourtant. Et si cette file de lampadaires, au loin, était une guirlande illuminée ? C’est bientôt Noël, alors songeons aux fêtes et aux sourires chaleureux qui réchaufferont bientôt nos cœurs engourdis.

Le train express file à bonne allure vers Sakaï, au sud d’Ôsaka. Les immeubles bas défilent, ponctués de hauts ginkgos émergeant d’un tapis de feuilles d’or. Jusqu’au dernier moment, le beau temps nous aura souri, à quelques exceptions près. Virage à droite, les wagons s’engouffrent l’un après l’autre sur l’énorme pont qui relie Honshû à l’aéroport Kansaï, niché sur une immense île artificielle au milieu de la baie. Le visage soucieux d’Isabelle se reflète contre la vitre. Sayonara Japon, et à bientôt si les kami le veulent ! Sentiments mitigés, pensées confuses : un peu d’appréhension à l’idée d’embarquer pour un long vol, chagrin à la veille de clore ce chapitre marquant de notre vie, mais impatience aussi à la perspective de relever bientôt de nouveaux défis, de retrouver tous ceux qui nous ont tant manqués au cours des huit derniers mois.

Première étape : Shanghai, le grand port mythique de la Chine du Sud, la rivale rayonnante et cosmopolite de Pékin, qui avaient compté au nombre des bonnes surprises de notre périple. Malgré les efforts de Joseph, un sympathique quadragénaire venu rendre visite à son frère à Kurashiki, nous déambulons en vain à travers la zone aéroportuaire sans trouver trace de quartiers résidentiels moins sinistres. Et puis, cette fraîche balade nocturne nous permet de prendre le large, dans notre hantise de renouer avec les fâcheuses habitudes des Chinois. Qui dit escale en Chine dit en effet retour en force du concours de crachats dès la porte des toilettes poussée, et triste disparition du paisible environnement sonore nippon. Reconnaissons en passant que nos chers compatriotes n’ont pas de leçons de discrétion à donner, même si nous sommes plutôt contents d’entendre à nouveau, tout autour de nous, les accents de la langue de Molière. Les deux heures et demi d’avion qui séparent Ôsaka de la côte chinoise ne sont qu’un avant-goût de la nuit dans les airs qui nous attend à bord de l’Airbus A330 de la compagnie China Eastern. Au programme, un vol de nuit d’une durée de douze heures, avec arrivée prévue à Roissy demain, au tout petit matin. Et au menu, des plateaux-repas guère engageants, qui ne font qu’accroître notre hâte de retrouver les bons petits plats de nos terroirs. Si nous ne régnerons jamais sur les empires aux confins desquels nous avons voyagé, à cette heure, nous donnerions bien notre humble royaume pour une cloche à fromage, une entrecôte bleue et un verre de Bourgogne. Le crime sera prémédité, car nous savons de source sûr que mes beaux-parents brûlent d’exaucer nos vœux.

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14 décembre / Jour 246 / Ôsaka (Japon – Honshû)

Soixante-cinq, soixante-dix ans ? Il n’est pas tout jeune, le brave homme qui débarrasse les tables du fast-food. Paradoxe : en ce pays à la population vieillissante, et où les robots paraissent promis à un brillant avenir, on s’efforce tout de même de conserver tous ces petits boulots que les plans de rigueur ou d’ « optimisation des ressources humaines » ont supprimés ailleurs sans autre forme de procès. Et si la productivité en pâtit, tant pis, les hommes d’abord ! Mais la médaille a un revers de taille : au Japon, les pensions de retraites sont bien maigres, et ce sont ainsi les personnes âgées qui occupent bien souvent ces emplois que nous qualifierions de « jobs d’étudiants ».

Que faire lors du dernier jour d’un si beau voyage ? Sûrement pas rester cloîtrés dans l’appartement d’Akira, en tout cas, alors qu’un soleil resplendissant semble nous inviter à profiter de ces ultimes instants de découverte du Japon. J’avais initialement prévu de visiter aujourd’hui l’un des champs de bataille liés aux escarmouches ayant précédé le siège d’Ôsaka à proprement parler, à l’hiver 1614 puis en juin de l’année suivante. Cependant, ces lieux autrefois retirés ont été depuis longtemps engloutis par l’urbanisation galopante du Kansaï. En conséquence, de peur d’un long aller et retour au résultat incertain, nous préférons opter de nouveau pour une virée en centre-ville. Cela ne m’empêche pas, toutefois, de faire halte au parc Sanada-Yama, ainsi baptisé en hommage au meilleur capitaine parmi les défenseurs du château : Sanada Yukimura, dont la statue domine toujours la colline sur laquelle lui et ses hommes s’étaient retranchés. Nous marchons ensuite au Sud, en direction du remarquable Shitennoji, bâti au VIIe siècle de notre ère par le prince Shotokû, l’un des pères fondateurs de l’empire. Ce temple serait aussi le plus ancien du pays. La haute pagode maintes fois reconstruites par suite des incendies et catastrophes naturelles nous séduit moins qu’un vieux pavillon, survivant de l’époque Kamakura, qu’une compagnie de tortues placides regardent du coin de l’œil depuis le tremplin de bois où elles se dorent la pilule. L’entrée du parc entourant le zoo d’Ôsaka étant payante, nous renonçons à y retourner, et rebroussons chemin, non sans avoir échoué à resquiller, une pratique dont nous ne sommes guère coutumiers.

De retour au bercail, il nous reste une tâche pénible à accomplir : empaqueter, protéger puis ranger au fond de nos sacs la dernière bordée de souvenirs, auxquels s’ajoutent les nombreux présents glanés en cours de route. Akira, revenu du travail, ne s’émeut pas trop de nous voir recouvrir de paquets aux formes diverses et variées le plancher de son domicile. A l’occasion de cette ultime soirée ensemble, notre hôte a décidé de nous conduire à son endroit favori : le somptueux temple Hozan, la « montagne au trésor ». Tandis que nous franchissons le grand torii de pierre surplombant une longue allée de lanternes votives, nous sommes saisis par l’atmosphère étrangement apaisante qui règne sur les lieux. Aux angles des toits luisant sous la lune, des gargouilles goguenardes grimacent devant ces visiteurs inattendus. Seuls les ronflements lointains d’un moine endormi dans l’annexe, et les tintements ténus des grelots géants secoués par le vent, viennent rompre le silence nocturne. L’instant est magique. En contrebas, les lumières de Nara, l’antique capitale, scintillent dans la vallée. Puisse cette vision inspirer Morphée, lorsque sera venu le moment d’aller se coucher.

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13 décembre / Jour 245 / Ôsaka (Japon – Honshû)

Il y a plus de deux cents cinquante ans, les auteurs du Hagakure, le plus fameux traité d’éthique à l’usage des samouraïs, fustigeaient déjà la cupidité des marchands d’Ôsaka, en contrepoint des vertus supposées montrées par les stoïques guerriers nippons. Les choses n’ont pas bougé d’un iota, et s’il est une ville japonaise où le commerce tient toujours le haut du pavé, c’est bien celle-ci.

Nous n’allions pas quitter le Japon sans remplir nos valises de cadeaux, du moins à hauteur de ce que nos moyens nous permettent. Or il se trouve qu’Ôsaka compte parmi les meilleurs endroits du pays où s’adonner aux joies du shopping. A l’attention des bourses dégarnies, des petits bazars vendant à peu près tout et n’importe quoi pour la modique somme de 100 yen – un peu moins d’un euro après la chute de notre monnaie – sont faciles à dénicher ici ou là. Sauf que d’arcades bondées en galeries marchandes saturées, nous frisons rapidement l’overdose. Le labyrinthe d’allées couvertes met du reste notre sens de l’orientation à rude épreuve, et porte le coup de grâce à nos nerfs en pelotes. Faire les boutiques n’était déjà pas mon sport préféré, il l’est moins que jamais.

Le mille-feuilles des transports en commun n’est pas non plus notre tasse de thé. A l’inverse de Pékin ou Séoul, qui ont conçu leur réseau de métro presque d’une traite, il faut compter dans les agglomérations nippones majeures avec les couches successives ajoutées au fil du temps. Surtout, l’ouverture du marché aux entreprises privées a considérablement compliquée la donne, de nombreuses gares JR (Japan Rail) étant désormais jumelées à une ou plusieurs autres stations gérées par des partenaires pas toujours conciliants. Ces concurrents de facto semblent parfois prendre un malin plaisir à n’afficher que leurs propres lignes sur les plans, ce qui peut transformer le moindre trajet nécessitant un ou deux changements en véritable casse-tête. En-dehors des heures de pointe, les transports publics restent toutefois bien plus agréables au Japon qu’en France, principalement en raison du grand respect d’autrui et de l’incroyable discipline collective montrés par les insulaires. Téléphones portables éteints, à tout le moins mis en sourdine, propreté et sécurité exemplaires, demeurent des atouts de poids, même si les mains baladeuses tendent apparemment à se multiplier, d’où l’apparition de wagons réservés aux représentantes du genre féminin. A Ôsaka, les files d’attente sont certes un peu moins impeccablement ordonnées qu’à Tôkyô, mais l’on est encore loin de la cohue chinoise.

C’est donc dans un calme olympien que nous regagnons nos pénates en fin d’après-midi, armés d’une mignonnette de l’excellent whisky Nikka, douze ans d’âge au compteur. Voici de quoi fêter cet ultime anniversaire de voyage, aujourd’hui 13 décembre. Depuis hier, nous ne parvenons pas à chasser de nos esprits les préoccupations liées à notre retour en France. Sans prétendre à l’ivresse, un soupçon d’euphorie nous ramènera peut-être à savourer l’instant présent, à la veille de notre avant-dernier jour en Asie.

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12 décembre / Jour 244 / Ôsaka (Japon – Honshû)

Huit mois demain que nous parcourons les routes de la Haute Asie, et une petite année de nomadisme à notre actif, si l’on veut bien compter les préliminaires et les probables lendemains qui déchantent. En songeant à l’avenir, nous pensions qu’une dose d’actualités hexagonales préparerait nos corps et nos esprits au retour. Perdu : entre les coups bas de la campagne présidentielle et le contexte économique morose, il ne nous tarde pas vraiment de rentrer au pays. Heureusement que nos familles et amis nous manquent ! Au fait, nous n’avons pas envoyer notre lettre au Père Noël. Maintenant que j’y pense, une paire d’œillères ferait un cadeau idéal, assorti à l’aveuglement général qu’une crise mondiale plus que prévisible ne semble pas avoir entamé.

Comme on le sait, le Japon est le royaume du kawaii, du « mignon », qui sévit jusque dans les moindres recoins, sans faire mention des adorables mascottes que même les forces de l’ordre nippones ont cru bon d’adopter. Plus qu’un concept, le kawaii s’est pour ainsi dire érigé en religion dans l’archipel. Chaque ville, chaque entreprise s’est dotée d’une égérie capable de faire fondre les cœurs les plus endurcis. Si les temples et sanctuaires font exception, ils n’échappent pas complètement à la contamination, les offrandes pouvant revêtir la forme d’attendrissantes figurines. Les charpentes du lieu de culte construit sur les hauteurs de Daitô croulent ainsi sous le poids d’une kyrielle de petits chats blancs, sous l’œil malicieux d’un lièvre, année du lapin oblige. Nous laissons derrière nous cette charmante assemblée, et grimpons la colline qui surplombe la localité. Le belvédère offre une agréable vue sur les buildings d’Ôsaka, découpant au loin l’horizon.

Nous devons cependant confesser qu’hormis cette brève balade, nous passons le plus clair de la journée à lézarder à la maison. Nous avons besoin de ce jour de repos, aussi bien pour récupérer qu’afin de rétablir notre équilibre budgétaire passablement ébranlé par ces dernières semaines passées au « Pays du Soleil levant ». Nous avons également l’immense plaisir d’accuser réception du colis expédié par notre amie Keiko, que nous remercions chaudement pour cette attention. Dommage que nous ayons décidé, cette fois, de ne pas nous rendre à Tôkyô, ce n’est que partie remise, nous l’espérons de tout cœur. Un troisième séjour plutôt orienté vers le Nord de l’archipel figure déjà au nombre de nos projets.

Akira nous a prévenus qu’il rentrerait tard ce soir. Si nous n’avons vu notre hôte qu’en coup de vent ces jours-ci, les choses devraient s’arranger demain. Nous en serions ravis, même si nous apprécions cette parenthèse de solitude bienvenue. C’est aussi l’occasion de commencer à nous pencher sur les grandes échéances électorales qui nous attendent tous l’an prochain. Apparemment, la joute a débuté, en même temps que les coups en-dessous de la ceinture. Nous n’aurions manqué cette bataille pour rien au monde, fut-ce un beau voyage qui aura eu le mérite d’élargir nos perspectives, à défaut de pouvoir en dire autant s’il fallait se cantonner aux promesses d’avenir nationales.

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11 décembre / Jour 243 / Ôsaka (Japon – Honshû)

Longtemps, il fut invincible, brillant de mille feux, à l’image de son bâtisseur Hideyoshi, stratège génial et homme d’État visionnaire. Il devait pourtant tomber en 1615 à l’issue d’un siège dantesque, sous les coups de boutoir de la dynastie naissante des Tokugawa. Plus qu’une bataille, la chute du château d’Ôsaka serait le chant du cygne des samouraïs. Avec la fin des guerres civiles, plus rien ne serait comme avant, et les guerriers japonais devraient repenser leur place au sein d’une société nouvelle.

Si l’on ne devait visiter qu’un seul endroit du grand port nippon, même ses habitants répondraient en chœur : le château. Aussi avons-nous donné rendez-vous à Émilie et David devant les larges douves de la troisième enceinte, au pied des remparts inexpugnables de ce qui reste la plus imposante forteresse du Japon. C’est la troisième fois que nous foulons les chemins conduisant au puissant donjon, détruit puis reconstruit à deux reprises, la dernière en date en 1931 quand les citoyens d’Ôsaka se cotisèrent afin de réunir les fonds nécessaires à une réhabilitation de la tour principale dans sa forme originelle. Aucun des hélicoptères tournoyant au-dessus de nos têtes n’ayant daigné nous aider à prendre un cliché rendant justice aux dimensions de ce monument de l’architecture militaire japonaise, j’ai dû me résoudre à faire une exception en illustrant cet article par le biais d’une photo mise à disposition par l’encyclopédie en ligne Wikipedia. Au niveau du sol, la cour intérieure déborde d’activité en ce froid samedi : entre les touristes et les couples de jeunes mariés vêtus de superbes tenues traditionnelles, une ribambelle d’écoliers déguisés en samouraïs en herbe monte à l’assaut de la citadelle. Malgré son tambour et les mamans qui l’assistent, l’instituteur a le plus grand mal à faire régner l’ordre. Qu’importe, les piailleries des bambins ne parviendront pas à déconcentrer David, qui s’applique à apprendre les secrets du jeu de go. Il va sans dire que je me fais une joie de partager le peu de connaissances dont je dispose en la matière, en attendant que l’élève prometteur dépasse ce bien piètre maître. Nous quittons la place en passant par le terrain de base-ball, où une armée de Santa Klaüs semble s’être rassemblée. Curieuse vision que ces centaines de jeunes gens arborant barbe postiche, combinaison rouge et chapeau pointu, car cette grande fête chrétienne ne signifie rien ici. Soyons beaux joueurs cependant, en reconnaissant que si cet engouement sent la manipulation marketing à plein nez – un peu à l’instar de Halloween en d’autres contrées… – ces pères Noël fêtards n’ont rien d’ordures.

Les jours sont si courts que le crépuscule s’avance déjà. Nous nous dirigeons vers la station de métro Kyobashi, sise au centre d’un dédale de ruelles remplies de restaurants. Une dernière fois, nous faisons bombance tout les quatre, en se régalant de yakitori, les petites brochettes japonaises, ainsi que de curieux gratins. L’émotion est palpable au moment de se séparer. Isabelle et moi ne nous faisons guère de souci néanmoins : nous savons désormais d’expérience que le temps passe plus vite dès lors que l’on est de retour chez soi.

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10 décembre / Jour 242 / Ôsaka (Japon – Honshû)

Crabe géant articulé gesticulant au-dessus des lanternes, dragon grandeur nature surgissant d’un mur en trompe-l’œil, monstrueux sushi brandi par une main de taille proportionnelle : les enseignes de Dôtonbori, le trépidant quartier branché d’Ôsaka, rivalisent de prouesses publicitaires et de superlatifs afin d’appâter le chaland. Grisés par les néons, emportés par la foule, nous n’avons d’autre choix que de mordre à l’hameçon.

Quel bonheur de revoir des visages familiers au terme de huit mois passés loin de nos proches ! Nos amis Émilie et David, récemment installés à Tôkyô où ils comptent vivre un an, ont décidé de s’offrir une virée dans l’Ouest, et sont venus à notre rencontre par la même occasion. Cela devient une habitude, puisque l’année dernière, nous avions déjà trouvé le moyen de nous croiser au Québec, à Montréal. Ensemble, nous partons explorer la tentaculaire Ôsaka. En guise d’échauffement, nous allons nous dégourdir au grand parc du nord de la ville, qui accueillit l’Exposition Universelle de 1970. Naturellement en cette saison, les massifs de tulipes sont vides de fleurs, et les arbres fruitiers aux branches soigneusement taillées nus de feuilles. La flânerie n’en demeure pas moins agréable. D’un saut en métro, nous filons déjeuner aux abords de la gare, en nous arrêtant un instant devant un catcheur nippon bien charpenté occupé à signer des dédicaces à l’entrée d’un magasin de sport. Quoiqu’il ne convienne guère, a priori, au modeste gabarit des insulaires, le catch est un divertissement plutôt populaire au Japon. Sans doute faut-il y voir un autre aspect de l’influence « culturelle » américaine, à moins que ces solides gaillards ne s’imaginent en sumotori des temps modernes ?

Stimulés par cette démonstration de force, nous décidons de gagner à pied le centre de l’immense agglomération. De toute façon, nous savons bien qu’Ôsaka ne prendra vraiment vie qu’à la nuit tombée, ce qui nous laisse le temps d’effectuer quelques haltes, sur la rivière Yodo qui coupe la ville en deux, ou au Ishiyama-Honganji, une très laide construction en béton rappelant le formidable monastère fortifié sur les ruines duquel la cité fut fondée. Nous nous réchauffons ensuite dans un café tandis que les ombres s’allongent. La foule des noctambules ne va pas tarder à déferler par les arcades illuminées de Dôtombori. Nous nous joignons à la curée, en prenant soin de toujours garder un œil sur les autres membres du groupe, de peur de renouveler la mésaventure qu’Isabelle et moi avions vécue il y a deux ans, lorsque j’avais bien cru avoir perdu mon épouse à la veille du vol-retour pour la France ! Cette plongée dans les entrailles de la pieuvre, emblème d’Ôsaka, ne saurait être complète sans sacrifier aux dieux de la bonne chère, ainsi qu’à une autre idole ici vénérée : le karaoké. Notre joyeuse bande s’égosille ainsi jusqu’à l’heure du dernier métro, en massacrant un micro dans une main et un verre de shoju dans l’autre, nos morceaux de musique préférés. Il n’en fallait pas moins pour célébrer dignement ces retrouvailles outre-mer, qui nous remémorent une certaine soirée marseillaise sur laquelle je ne m’attarderai pas. Les petits chanteurs à la gueule de bois s’en souviendront.

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9 décembre / Jour 241 / Kurashiki – Ôsaka (Japon – Honshû)

La vue sur la ville est imprenable, du onzième étage de la gare. La lumière rasante du soleil déclinant sublime les reflets dorés plaqués sur les flancs de verre des gratte-ciels. Ôsaka est à Tôkyô ce que Marseille est à Paris : une rivale cosmopolite, ouverte sur la mer et peuplée d’habitants dont la chaleur est à l’avenant du climat. Ici aussi, même les gaijin peuvent discerner l’accent chantant du Sud. Voilà pour les clichés, car tout accueillants qu’ils soient, les méridionaux ne nous ont guère aidés à rallier notre ultime destination.

C’est assez, nous rendons les armes. Après avoir tout tenté, et avoir enfilé successivement presque toutes les couches de vêtements en notre possession afin de lutter contre le froid mordant de cet automne finissant, nous levons le camp au terme de trois heures d’efforts infructueux en vue de trouver un véhicule se dirigeant vers Ôsaka. Nous grelottons et faisons grise mine. L’heure n’est pas à échanger des banalités avec les passagers du train sur lequel nous nous sommes rabattus en désespoir de cause. Isabelle reste ainsi dans son coin, pendant que je me cantonne au minimum syndical avec un voisin originaire de Fukuoka. Décidément, ce sont les gars du Sud qui sont les plus cordiaux ! Aujourd’hui, nous franchissons la frontière symbolique entre le Chugokû, la péninsule occidentale de Honshû, et le Kansaï, centre de gravité historique du pays, qui accueillit les deux premières capitales de l’empire naissant : Nara puis Kyôto. Durant une courte période à la fin du XVIe siècle, Ôsaka remplit également cette fonction de manière officieuse, lorsque Toyotomi Hideyoshi décida d’y bâtir une formidable citadelle, preuve tangible de la toute-puissance de l’unificateur du Japon. C’est ainsi qu’en toute logique, à peine arrivés dans la bruissante mégapole littorale, nos pas nous guident vers le massif château d’Ôsaka, dont le donjon est chaque nuit sous les feux de la rampe. A cette heure tardive, les promeneurs se font rares, et cèdent la place aux chats errants qui vagabondent au pied des murailles cyclopéennes.

Bientôt 20 heures, il est temps de rejoindre la station de métro Nozaki, qui dessert la ville de Daitô en banlieue est d’Ôsaka. C’est là que nous devons retrouver Akira, notre dernier hôte au cours de ce long voyage. Informaticien et surtout musicien, le calme Akira est passionné de percussions sud-américaines. Son groupe a d’ailleurs produit un bel album, que nous découvrons avec plaisir dans la tanière hospitalière de ce nouveau camarade. Nous ne le verrons que peu durant les prochains jours, car dès demain matin, Akira et son ami d’enfance arrivé de la capitale à minuit s’évadent le temps du week-end. Cela ne nous empêche pas, toutefois, de profiter de la soirée tous ensemble dans un excellent restaurant d’okonomiyaki, la spécialité du grand port japonais réputé pour sa gastronomie. En fin de repas, tout le monde pique du nez. Sachant que nos amis se lèvent aux aurores demain matin, et que nous avons également un programme chargé, regagnons donc l’appartement d’Akira transformé en dortoir le temps d’une nuit.

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