L’extrémité des ailes a soudain disparu dans l’épais brouillard. Nos mains se crispent sur l’accoudoir. Le fuselage tangue et grince sous les rafales. Ironie du sort : nous avons survolé toute l’Eurasie sans la moindre anicroche, pour fendre une tempête au-dessus de la France ! Une fois passé sous le plafond nuageux, le pilote rétablit pourtant l’équilibre de l’appareil, et parvient à se poser sans trop de heurts. Des trombes d’eau se déversent sur les pistes luisantes. Il est cinq heures, Paris se noie.
Il n’était pas dit que nous n’aurions pas à affronter une ultime péripétie durant notre périple. Cependant, n’en déplaise à Joachim qui souffle sur notre beau pays en ce vendredi pluvieux, nous parvenons à bon port, au prix de quelques belles secousses consécutives aux turbulences. Un gazage à l’insecticide avant l’atterrissage, et nous voici parés à nous poser sur le sol français. Au revoir les jolies hôtesses chinoises, et bonjour Caroline, qui nous attend derrière les vitres du terminal ! Levée à quatre heures du matin pour aller chercher sa fille et son gendre, ma pauvre belle-mère n’a pas fermé l’œil de la nuit, angoissée par la tempête.
Grève des bagagistes, mauvais temps, bouchons à l’entrée du boulevard périphérique : il n’y a pas eu d’erreur d’aiguillage, nous sommes bien de retour chez nous, bienvenue au pays, les enfants ! L’avantage, c’est qu’un ciel tourmenté digne du Kazakhstan sert de toile de fond aux toits de la capitale. Les affaires reprennent aussitôt, puisque je m’empresse de prendre rendez-vous avec un conseiller du Pôle-emploi, après un rapide coup de fil à mes parents. Paris, ses clochards et ses ivrognes, ses bobos rentrant de la crèche avec leurs enfants emmitouflés aux airs de gravure de mode pendus au bras, ses immeubles haussmanniens et ses grandes avenues que le monde entier regarde avec envie, je serais malhonnête de ne pas reconnaître que cette effervescence nous a manqué. J’éprouve une drôle de sensation en parcourant ainsi ces rues familières, souvenirs à la fois proches et lointains d’une existence sédentaire que nous devrons bientôt réinventer. Quel sera cet ailleurs ? A cette heure, nous n’en savons rien. Il n’est pas encore temps de nous enraciner quelque part, notre vie comprimée dans un sac à dos, devenue au fil des mois comme une nouvelle et singulière routine, ne s’effacera pas tout de suite. Car la fin du voyage marque aussi le début d’une autre aventure, non moins exaltante. Si nous sommes revenus, nous sommes toujours sans foyer, sans travail. Libres, certes, mais de quoi, au juste ? Les choix que nous avons faits en début d’année n’ont pas fini de porter à conséquence. Tenaient-ils du courage ou de la témérité, de la sagesse ou de la vanité ? L’avenir nous le dira. Et en attendant que des réponses se fassent jour, sachons voir la poésie de chaque instant. Liberté, j’écris ton nom.


Bienvenu parmi nous de nouveau
En espérant vous voir prochainement autours d’une bière.
cette vue m’est familière
Liberté, nous chantons tes louanges !
« … sachons voir la poésie de chaque instant. »
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